Une femme étrange

Auteur : Nadejda Ptouchkina (ptushkina@mail.ru)

Traduction : Gilles Millioud, Evgenia Remizova (r_evgenia@hotmail.com)

 

Farce tragique en deux parties.

Personnages:
Elle - lasse, ordinaire, la quarantaine, intelligente.
Lui - jeune, séduisant, la trentaine, élégant.

 

Ière partie

 

Une cour de passage ou plutôt une place. A droite, la façade arrière de l'aile. Sur le mur un panneau d’affichage : "Seulement chez « Capricorne » ! Café de haute qualité et au meilleur prix ! Uniquement chez « Capricorne »!" A gauche, la pelouse fermée par une barrière. Sur la pelouse, le même panneau d’affichage. Entre la façade arrière et la pelouse, une route. Au bout, un kiosque. Au loin, "M" (Metro) brille.
Elle est sur la pelouse, elle se cache derrière le panneau.

Il sort de l'immeuble et se dirige vers le kiosque.

Nerveuse, elle le suit des yeux avec intensité.

LUI. (à travers de la fenêtre du kiosque) Des Malboro! Light! (Il met le paquet dans sa poche et retourne au bureau.)

Elle se décide. D’un coup, et de manière un peu folle, elle s’arrache de sa place et se jette pour lui couper le chemin.


ELLE. Excusez-moi! Avez-vous une minute?

LUI. (Surpris, il se retourne brusquement vers elle, de manière agressive) Qu’est-ce qu’il y a ?

ELLE. (Essoufflée) Je voulais juste vous demander quelque chose.

LUI. (qui n’est plus agressif, mais d’un ton vigoureux, celui d'un homme très occupé) Je vous écoute!

ELLE. (première chose qui lui vient à l’esprit) Comment puis-je me rendre au magasin de mode pour les jeunes ?

 

LUI. (maintenant poli et courtois) Alors... Le magasin de mode pour les jeunes ? Alors... C’est dans un bâtiment quelconque ? La façade est masquée par des panneaux oranges ?... Où il y a des travaux en ce moment ?

 

ELLE. Oui, celui qui...

 

LUI. Le magasin de mode pour les jeunes ?...

 

ELLE. Oui, mode pour les jeunes...

 

LUI. Le magasin de mode pour les jeunes... Au troisième feu à gauche. Et puis au deuxième feu à droite. Jusqu’au bout de la rue. Au carrefour à gauche. Et c’est le deuxième ou troisième bâtiment il me semble à droite, un peu au fond. C’est clair ?

 

ELLE. Merci.

 

LUI. C’est à dire, troisième et à gauche, deuxième et à droite, jusqu’au bout, à gauche, sur le côté droit. Il me semble troisième ou quatrième... Vous vous repérerez une fois sur place. Vous avez retenu ?

 

ELLE. Merci. J’ai retenu ! Bien sûr ! Merci beaucoup !

 

LUI. (amicalement) Ok !

 

ELLE. En transports publics, comment s’y rendre ?

 

LUI. (il ouvre les mains en faisant mine de ne pas savoir) Je n’en sais rien. (souriant, avec un signe de sympathie). Désolé, mais je ne sais pas. Je ne les utilise jamais.

 

ELLE. Et à pied ?

 

LUI. A pied, je crois, c’est la même route mais sur le trottoir. Ok ? (il désire s’en aller)

 

ELLE (d’un ton décidé) Excusez-moi !

 

LUI (légèrement irrité) Quoi encore ?

 

ELLE. Je n’irai ni à pied, ni en transports publics ! Ce sera pour une autre fois !

 

LUI (s’en va, les mains ouvertes) C’est votre problème ! Désolé !

 

ELLE (en se dépêchant) Une minute ! Juste une minute ! Je voulais vous dire quelque chose, ou plutôt vous proposer... en fait vous demander... D’ailleurs, il est possible qu’on soit d’accord... Dans le sens qu'on arrive à... Vous seriez par hasard intéressé par...

 

LUI (très irrité et faisant mine d’être pressé par le temps) De manière brève, je vous prie ! Et concrète !

 

ELLE. Est-ce qu’on pourrait se mettre à côté ? Ici, il y a beaucoup de passage...

 

LUI. (immobile) Moi, je n’ai rien à cacher à mes compatriotes !

 

ELLE. Vous savez, moi oui.

LUI. Tout ça c’est votre problème. Excusez-moi, je suis pressé. Je faisais juste un saut au kiosque pour acheter des clopes. On m’attend.

ELLE. S’il vous plaît, juste une minute ! Vous ignorez ce que j’ai en tête et vous avez déjà des préjugés. Peut-être que vous serez intéressé que je voudrais...

LUI. (la coupe). Suis pas intéressé par ce que vous voulez ! (s’en va)

ELLE (l’attrape à la manche, désespérée) Je vous propose de gagner de l’argent !

LUI. Je ne travaille pas avec des particuliers. (libère son bras). Pardon !

ELLE. Vous m’avez mal comprise ! Je voulais dire me venir en aide et être payé pour cela.

LUI. Combien ?

ELLE. Cent euro.

LUI. (d’un air condescendant) Je vois.

Elle l’attrape par la manche.

LUI. Lâchez s’il vous plaît mon bras !

ELLE. Excusez-moi, c’est plus fort que moi !

LUI. Au revoir !

ELLE. Non ! (à nouveau l’agrippe)

LUI. (courroucé) Mais ça va pas ou quoi?

ELLE. Vous ne savez même pas ce que je vous propose ! Pour vous ce sont des cacahuètes! Cinq minutes – rien de pénible – du travail tout ce qu’il y a de plus normal !

LUI. Cinq minutes ? Cent euro ? Un travail tout ce qu’il y a de plus normal ? Allez-y ! Mais brièvement alors ! Et cette fois vous me lâchez le bras pour de bon !

ELLE. Pardon !

LUI. Je vous écoute ! Vous avez besoin de quel service ?

ELLE. C’est chez moi... C’est à cinq minutes à pied... Et là-bas il y en aura pour cinq minutes, (pause) sept peut-être... Dix minutes tout au plus ! En dix minutes vous y arriverez... Et cinq minutes pour rentrer...

LUI. En tout vingt minutes. De quoi s’agit-il quand même ?

ELLE. Ce n’est rien ! Un robinet... Je vous expliquerai sur place ! Allons-y, ne perdons pas de temps !

LUI. Le robinet ? Pourquoi vous croyez que c’est un travail pour moi, tout ce qu’il y a de plus normal ? Est-ce que je ressemble à un plombier ?

ELLE. Non, vous n’y ressemblez pas du tout !

LUI. Alors adressez-vous à un plombier ! A propos, ça vous coûtera moins cher. J’en ai appelé un récemment. Cinquante euro !

ELLE. Non, non ! Un plombier, exclu ! Ils sont tous vieux ou alcooliques... Je vous en prie !

LUI. Très bien ! Voilà mon bureau ! Restez ici et attendez ! Je vous enverrai mon plombier !

ELLE. J’aurai voulu que ce soit vous qui le fassiez.

LUI. Vous savez, vous me rendez perplexe. Personne ne m’a jamais attrapé le bras dans la rue et insisté pour que je répare son robinet. Croyez-moi, il y a un malentendu.

ELLE. Vous m’inspirez confiance.

LUI. Merci beaucoup ! Ca fait longtemps que je ne bricole plus. Je paye pour ce genre de services. Je n’ai pas de temps pour ça. Et je n’ai pas envie de le faire.

ELLE. (d’une manière ambiguë) Je vous l’assure, tout homme normal est capable de réaliser ce type de service.

LUI. Avant je savais. Maintenant je ne suis plus capable. Visiblement, je ne suis pas normal. Ok ? Alors, vous attendez ? Je vous envoie le plombier ?

ELLE. Non, je ne pourrais pas. Je ne pourrais pas faire confiance à quelqu’un que je ne connais pas.

LUI. Qu’est-ce que vous ne pouvez pas confier à un inconnu ? Un robinet ? Excusez-moi, j’ai une réunion. Vous me retardez et vous perdez votre temps pour rien.

ELLE. Vous comprenez, il ne s’agit pas uniquement d’un robinet... Ce n’est pas vraiment d’un plombier dont que j’ai besoin... Vous essayez tout le temps de vous enfuir ! Ca vous est si difficile de m’écouter jusqu’au bout ? Je suis perturbée ! En réalité, pour être directe, il n’est pas question de robinet ! Pas besoin de plombier ! Il s’agit d’un autre problème. Je n’ai besoin que de vous ! Et personne d’autre ! Je sais de quoi je parle !

LUI. Et moi, je ne sais pas de quoi on parle. C’est quoi le problème ?

ELLE. Vous savez, dans notre langue il n’y a pas de mot qui correspond... Vous parlez anglais ?

LUI. Moi ? En anglais ? Vous êtes vraiment étrange. Ca va pas ?

ELLE. Non. Bien au contraire. Je suis médecin.

LUI. Qu’est-ce que vous ne pouvez pas me dire ? Qu’est-ce que vous voulez de moi ?

Pause.

LUI. Alors ?

ELLE. En vérité... J’ai envie... que vous... que vous couchiez avec moi...

LUI. Juste ca ?

ELLE. Oui. Une fois.

LUI. Pour cent euro ?

ELLE. Oui.

LUI. Une fois ?

ELLE. Oui. Il me semble qu’une seconde fois n’est pas nécessaire.

LUI. Et si ça arrivait ?

ELLE. Si ça ne marche pas la première fois, je m’adresserai à vous pour une seconde fois.

LUI. Ce sera à nouveau cent euro ?

ELLE. Bien sûr ! Je comprends, que cette offre soit inhabituelle pour vous...

LUI. Inhabituelle ? Pour moi ? Vous me vexez ! Cent euro pour cinq minutes ! C’est diablement tentant ! Je pourrais quitter mon travail et ne faire que ça ! Cent euro !

ELLE. Et pourquoi vous devriez le faire gratuitement ? Vous ne me connaissez pas du tout... Pour quelle raison vous le feriez gratuitement ? C’est moi qui en ai besoin, pas vous. J’ai une attestation prouvant que je suis en bonne santé.

LUI. Pourquoi donc je devrais le faire pour cent euro ? Ca se voit tant que ça sur moi ? Vous me prenez pour qui ?

ELLE. En aucun cas ! Vous donnez l’impression d’un homme tout à fait présentable !

LUI. Uniquement pour cela vous m’avez choisi ?

ELLE. Simplement, j’en ai vraiment besoin.

Il sifflote et la regarde de haut en bas.

ELLE. Vous me prenez pour qui ? Ca se voit tant que ça sur moi ?

LUI. Barrez-vous !... au magasin de mode pour les jeunes. (s’en va)

ELLE. (tout d’un coup se jette à ses pieds). Je vous en supplie, pensez ce que vous voulez, mais rendez-moi ce service !

LUI. Levez-vous immédiatement !

Elle se lève.

LUI. Vous rendre ce service ? Intéressant comme vous vous représentez ça ? Bien. J’ai déjà entendu parler de ça. Ca arrive. La ménopause. Attendez ici ! Je propose à mes potes. Ne proposez pas plus que cinquante euro !

ELLE. Vous ne m’avez pas comprise ! Je n’ai besoin que de vous ! Seulement vous sur cette planète ! Je paye deux cent euro !

LUI. Vous marchandez ? Moi, je vous donne cent euro pour que vous fichiez la paix ! Vous feriez mieux de vous payer un bon médecin. C’est un médecin qu’il vous faut !

ELLE. Pourquoi vous me rabaissez ? Vous ne m’avez pas comprise. C’est d’une importance vitale pour moi ! Et urgent ! C’est de vous dont j’ai besoin ! Qu’est-ce qu’il y a de si particulier dans ce que je vous propose ? Quoi de si spécial ? Bon Dieu !

LUI. Je ne couche pas avec n’importe qui ! Je suis marié ! J’ai un enfant !

ELLE. Je sais. Je les ai vus ! Vous avez une fille. Je trouve votre fille ravissante ! Un enfant en bonne santé ! Magnifique couleur de peau. Des cheveux radieux, des traits de visage somptueux. C’est tout vous !

LUI. Merci.

ELLE. Mais capricieuse ! D’ailleurs, ça vient de son éducation. Cela ne me regarde pas. Je compte éduquer mon enfant correctement. Si ce sont des gènes, cela vient de votre femme, pas de vous. Vous êtes quelqu’un de pondéré. Vraiment ! Par contre votre épouse paraît être une femme nerveuse. Tout ce qu’il y a de bien chez votre fille provient de vous. Et tous ses défauts proviennent de votre femme.

LUI. Merci, merci beaucoup. Que vous savez encore à mon propos ?

ELLE. Seulement ce que me concerne. Vous avez une bonne santé, vous êtes un homme organisé, ne buvez pas. Vous êtes sportif. Mais le plus important, vous êtes très beau ! C’est mal que vous fumiez. Mais vous ne fumez pas beaucoup !

LUI. Vous savez, dans votre situation vous êtes très exigeante !

ELLE. Je ne peux pas faire autrement. Je prends tout ça sérieusement. Je me suis préparée méticuleusement.

LUI. Mais vous vous êtes adressée à la mauvaise personne. Je ne cherche pas des aventures.

ELLE. Ce n’est pas vrai ! Durant ces deux dernières semaines seulement, vous avez eu cinq aventures ! Avec une étrangère, vous parliez avec elle en anglais. Avec trois de nos compatriotes très jeunes. Et la cinquième de mon âge !

LUI. C’est intéressant de parler avec vous ! Il me semble que j’ai compris ! Vous voulez me faire chanter ?

ELLE. Je veux seulement coucher avec vous ! Et je ne veux rien de plus de vous ! Je vous propose deux cent euro.

LUI. Deux cent euro c’est ce que je prends pour faire accoupler mon bouledogue.

ELLE. Vous devez avoir un chien d’une race tout à fait unique ! Deux cent cinquante ! Plus je n’ai pas !

LUI. Pour cela il ne faut pas lésiner. Prenez tout de même mes cent euro et proposez trois cent cinquante. Vous aurez plus de chances ! Je ne suis pas un expert, mais je pense que ça fonctionnera.

ELLE. Merci ! Je prends ! Alors donnez les moi ! Donnez-moi vos cent euro !

LUI. (donne cent euro) Ne me remerciez pas !

ELLE. Je vous propose trois cents cinquante euro ! Moi non plus, je ne connais pas bien les tarifs !

LUI. Alors vous m’avez conforté que vous êtes préparée méticuleusement !

ELLE. A votre place j’aurais accepté.

LUI. Et moi, je vais négocier ! Quinze minutes de mon temps, temps de travail, coûte mille euro !

ELLE. Il ne m’arrive jamais d’avoir autant d’argent !

LUI. Je ne ferai pas de réduction !

ELLE. Mais c’est beaucoup trop !

LUI. Ca veut dire que vous êtes au courant des prix actuels ! Sachant que moi, je suis unique ? N’est-ce pas ?

ELLE. Bon ! J’arrête ! Vous avez gagné ! Je le reconnais ! Je trouverai mille euro ! A la fin de votre journée de travail je viendrai à votre bureau ! Vous m’y attendrez! (veut partir)

LUI. Attendez ! (il l’attrape par la main) Vous êtes capable de comprendre une chose simple ? A votre âge il est temps de comprendre ! Je ne peux pas faire ce que vous demandez !

ELLE. Pourquoi ?

LUI. Je n’ai pas envie de vous ! Vous ne me plaisez pas comme femme. Vous ne m’attirez pas. Vous ne m’attirez pas sexuellement. Avec moi votre fantasme ne fonctionnera pas.

ELLE. Vous non plus, vous ne me plaisez pas ! Je n’ai absolument pas envie de vous ! Ca fait longtemps que je n’ai envie de personne ! Mais je ne peux pas me passer de vous ! Si seulement je le pouvais ! Qu’est-ce que se passerait pour vous si vous couchiez avec moi ? Vous couchez pourtant avec la première venue ! Vous ne refusez pourtant personne ! Cela fait un mois que je vous suis ! Il y a environ trois semaines sur cette même place, vous plaisantiez avec une charmante demoiselle... Une blonde très mignonne avec des tresses. Vous avez bavardé avec elle cinq minutes... Ce même jour à la fin de journée elle vous a retrouvé. Elle vous a attendu ici. Vous êtes sorti et vous lui avez proposé de venir à votre bureau, pour discuter avec elle et la séduire. Cela vous a pris trente cinq minutes. Et vous ne lui avez même pas proposé de la raccompagner ! J’ai entendu ce que vous vous êtes dit à côté de votre voiture. Vous vous êtes mis d’accord pour la déposer sur votre chemin pour rentrer à la maison. Le lendemain elle est de nouveau venue après le travail, avec un immense bouquet de roses. Vous êtes allé à sa rencontre de manière chaleureuse et amicale. Vos employés ont vite saisis, ils ont alors joué aux cartes jusqu’à tard dans la soirée. Elle a attendu tout ce temps-là. Et tout le monde était attentionné envers elle. Tout le monde a quitté le bureau en même temps... en même temps avec vous. Et vous ne lui avez même pas proposé de la ramener. Elle est revenue encore et encore. Elle avait l’air abattue. Elle a vraiment souffert. Ca me faisait mal de la voir comme ça. Et vous avez commencé à vous fâcher. A la fin vous avez été contraint de vous expliquer. Elle n’est jamais revenue depuis. Le jour suivant au même endroit, vous avez dragué une nana à l’image vulgaire ! J’étais gênée pour vous. Elle a attendu dehors jusqu’à ce que tout le monde parte. Vous avez laissé partir vos employés un peu plus tôt que d’habitude. Et vous l’avez sifflée ! Vous avez quitté le bureau en sa compagnie, visiblement de bonne humeur après sept minutes ! Vous vous êtes dit au revoir tendrement. Elle n’est plus jamais revenue. Et pour une étrangère vous avez consacré plus de trois heures ! A mon avis, c’est de la servilité !

LUI. Pourquoi est-ce que vous me suivez ?

ELLE. Vous avez une belle jeune épouse ! Et vous couchez avec la première venue ! Gratuitement ! Alors pourquoi est-ce que vous ne pourriez pas coucher avec moi ? D’autant plus pour trois cent cinquante.

LUI. Je n’accepte pas d’argent des femmes !

ELLE. Alors pourquoi est-ce que vous m’extorquez ?

LUI. Moi ? Je vous extorque ? C’est vous qui m’importunez !

ELLE. Et la rousse avant-hier, elle vous a aussi importuné ! Elle s’est jetée sur vous ! Vous n’avez même pas eu le temps de fermer la fenêtre ! Vous n’avez même pas résisté ! Je l’ai vu !

LUI. Vous êtes une maniaque sexuelle ! Vous guettez derrière un panneau d’affichage votre victime et vous jetez dessus !

ELLE. J’aurais dû vous étudier.

LUI. Pourquoi ?

ELLE. (fatiguée) J’ai besoin de coucher avec vous !

LUI. Pourquoi ? Je ne suis pas une bête de sexe ! Je suis un partenaire médiocre. On peut me remplacer. Et il faut me remplacer !

ELLE. Seulement vous !

LUI. Pourquoi ? Vous avez parié avec quelqu’un ?

ELLE. Pour qui est-ce vous me prenez depuis le temps ?

LUI. Ok. Je ne me risquerai pas le dire à haute voix pour qui je vous prends ! Vous êtes vraiment obsédée à ce point ? Alors, je ne vous conviens pas. Je connais mes capacités.

ELLE. Vous me blessez constamment et parlez vulgairement. Pourquoi ?

LUI. Barrez-vous !... vers le plombier! (part en vitesse)

ELLE. (crie derrière son dos) Votre numéro à la maison 200-21-13 ! Votre femme s’appelle Lena ! Je l’appelle tout de suite ! Je sais qu’elle est à la maison ! Elle ne travaille pas ! Mes observations ne doivent pas rester inutilisées !

LUI. Vous êtes une maître-chanteuse répugnant ! Vous me faites vomir !

ELLE. Dites ce que vous voulez !

LUI. Bon, alors combien ?

ELLE. Une fois ! Au pire deux ! Mais la deuxième fois seulement après un mois ! Mais ce n’est pas souhaitable !

LUI. Mais contre de l’argent ?

ELLE. Non.

LUI. Cinq cent euro ! Y compris le cent que je vous ai déjà donné.

ELLE. Non.

LUI. Cinq cent en plus de cent que vous avez déjà !

ELLE. Non.

LUI. Cinq cent cinquante !

ELLE. Non.

LUI. Sept cent !

ELLE. Non.

LUI. Mille euro !

ELLE. Non.

LUI. Vous avez quel âge ?

ELLE. J’ai quarante ... et un an.

LUI. Acceptez cet argent !

ELLE. Non 

LUI. Je n’ai pas envie de vous !

ELLE. Une fois ! Et je vous oublierai !

LUI. Vous m’oublierez ? Je ne peux pas prendre un tel risque !

ELLE. Mais pourquoi ? Pourquoi êtes-vous prêt à payer une mille euro pour ne pas coucher avec moi ?! Pourquoi ? Qu’est-ce que vous trouvez de si horrible chez moi ? Je pourrais totalement perdre confiance en moi à cause de vous !

LUI. Mais vous venez d’où au fait? Ca devait vraiment se passer ainsi ?

ELLE. Je vous ai observé pendant un mois entier justement pour comprendre comment cela devait se passer ! J’ai même répété. « Excusez-moi, vous avez du feu ? »

LUI. Je vous en prie. Ah, mince alors ! Le briquet est au bureau ! Venez avec moi, c’est à deux pas. Vous voulez un café ? Il se trouve que j’ai justement une petite pause.

ELLE. Cela aurait été risqué ! Parce que vous avez tout le temps un briquet dans votre poche ! J’ai alors décidé qu’il serait mieux de demander mon chemin. Histoire de faire la conversation.

LUI. C’est votre erreur. Il aurait fallu demander du feu !

ELLE. Je ne fume pas !

LUI. Ce n’est pas grave ! Je vous aurais compris ! Il ne faut jamais enfreindre les règles du jeu ! Maintenant c’est trop tard ! J’ai simplement peur de vous !

ELLE. Pourquoi avoir peur de moi ? Je suis médecin ! Infectiologue ! Je traite le choléra ! Excusez-moi de m’être autant emportée ! Je n’ai pas l’intention de vous nuire ! Je n’ai absolument rien besoin de vous ! Seulement une seule et unique fois que vous couchiez avec moi ! Ou peut être deux !

LUI. Vous recommencez ! Excusez-moi, je ne sais rien de vous !

ELLE. Qu’est-ce que vous voudriez savoir de moi ?

LUI. Je ne veux rien savoir !

ELLE. On va se retrouver à nouveau dans une impasse ! Je vous raconte quand même qui je suis. En vérité, vous n’apprendrez rien de bien intéressant. J’ai une vie incroyablement monotone. Je suis née en mille neuf cent soixante...

LUI. Ce n’est pas la peine !

ELLE. Qu’est-ce qu’il vous faut ?

LUI. Vous devez m’attirer sexuellement.

ELLE. Sexuellement ? Vous ? Ce n’est pas un souci ! Je ne suis en tout cas pas pire que vos partenaires occasionnels ! Je suis aussi grande que l’étrangère. J’ai les mêmes hanches que la nana vulgaire ! J’ai une taille un tout petit peu plus large que la blondinette ! Mes cheveux, regardez bien, sont presque les mêmes que ceux de votre femme ! Je corresponds à vos goûts. J’ai peut être oublié quelque chose... Je ne me souviens plus de quoi exactement... Ah, oui ! Mes seins !!! A propos, je ne porte pas de soutien-gorge ! Voila ! Pourquoi parler ? Regardez ! (déboutonne rapidement son chemisier et l’ouvre). Ca vous convient pour une fois ?

LUI. Vous êtes folle ! Refermez votre chemisier ! (essaye de le reboutonner lui-même).

ELLE. Les autres femmes vous les déshabillez, alors que moi, vous me forcez à me rhabiller ! Ne me touchez pas ! Pourquoi est-ce que vous me tripotez dans la rue ? Arrêtez de m’importuner ! Je fais comme il me plaît !

LUI. Ne criez pas si fort ! Eloignons-nous de cet endroit !

ELLE. Maintenant vous avez des choses à cacher à vos compatriotes ?

LUI. Que dois-je faire pour que vous me lâchiez ?

ELLE. Vous êtes vraiment bizarre monsieur ! Panique lorsque voit des seins dénudés ! Il prend peur ! Prêt à s’enfuir ! Comment peut-on vous séduire ? C’est juste irréel ! (brusquement se jette contre lui et l’embrasse sur la bouche)

Il la repousse brusquement. Elle tombe à terre et reste allongée. Il hésite, ne se rapproche pas et la regarde de loin.

LUI. (siffle) Simulez autant que vous voudrez ! Je m’excuse, bien entendu, mais c’était de l’auto-défense ! J’y vais ! Il est mieux que vous ne reveniez pas ici ! Je ne me déplacerai plus qu’avec un garde du corps ! Et les gardes du corps, ce sont des gens qui ne font pas dans la dentelle. (il s’en va, mais hésitant revient). Bon, excusez-moi... je ne voulais pas. Allez, oublions tout ça ?! J’y vais. Au revoir ! J’étais enchanté de faire votre connaissance. (se penche vers elle avec beaucoup de prudence) Ecoutez ! Tout va bien ? Je n’ai jamais frappé une femme dans ma vie. Je le jure ! Cela ne se fait pas de se jeter comme ça sur les gens ! C’est une mauvaise méthode pour attirer l’attention d’un homme ! S’il n’en a pas envie du premier coup c’est fichu pour la suite. C’est une perte de temps. Plus vous agissez, moins il a envie de vous. C’est notre nature. (la touche). Et puis il y a tellement d’hommes sur la terre, il n’y a pas de raison de se borner sur un seul choix. Il vaut mieux que vous l’envoyiez se faire foutre ! Alors vous aurez eu au moins une chance de heurter son amour-propre... Mais répondez à la fin ! (il la secoue) Je ne peux pas partir parce que je n’arrive pas à comprendre si vous êtes en vie ou pas ?

ELLE. Ne me bougez pas ! Je me suis cognée la tête. J’ai une commotion cérébrale.

LUI. Faut-il appeler les secours ?

ELLE. Peut être.

LUI. Ok ! Je cours les appeler.

ELLE. Vous me laissez comme ça par terre ? Dans un état pareil?

LUI. Alors vous voulez que je vous tienne dans mes bras ?

ELLE. Amenez-moi au moins jusqu’au bureau et allongez-moi sur le divan !

LUI. Même votre dépouille je ne l’amènerai pas à mon bureau !

ELLE. Je me suis trompée sur vous.

LUI. Et tout ça parce que vous ne m’avez pas tout de suite écouté !

ELLE. Je croyais que vous étiez un homme intelligent.

LUI. Cela veut dire que vous assumiez que seul un homme intelligent est toujours prêt à coucher pour cent euro avec la première venue ? Le temps est magnifique ! Restez allongée, reprenez votre souffle, et j’appelle les secours.

ELLE. Ils arriveront dans cinq heures.

LUI. Vous en tant que médecin, vous le savez bien. A propos, vous pourrez vous prodiguer les premiers soins !

ELLE. Allez-vous faire foutre !

LUI. Volontiers ! Je vous souhaite un bon rétablissement ! J’appelle les secours, jusqu’à leur arrivée j’enverrai un employé veiller sur vous.

ELLE. Pour reprendre votre théorie, vous n’avez pas d’amour-propre !

LUI. Quand vous m’avez envoyé me faire foutre vous n’étiez pas sincère. Vous manquez de pratique ! Vous n’obtiendrez jamais rien d’aucun homme, parce que vous avez de mauvaises manières !

ELLE. (se lève brusquement) Barrez-vous ! Allez rejoindre votre blonde à tresses, votre nana vulgaire, votre étrangère, allez les rejoindre toutes ensemble!

LUI. C’est déjà mieux !

ELLE. Je n’ai pas besoin des hommes ! Juste en tant qu’espèce je n’en ai pas besoin ! Je n’aurais couché avec vous qu’une seule fois et puis je ne me serais plus jamais approchée d’un seul homme !

LUI. Vous m’avez donc choisi pour dire au revoir à votre vie sexuelle ? Je suis flatté ! Mais je crains que je ne convienne pas à ce but. Il y a un risque qu’après avoir couché avec moi, vous revoyiez vos points de vues à propos des hommes en général et sur le sexe en particulier.

ELLE. Mais pour qui est-ce que vous vous prenez ? Vous ne me plaisez absolument pas ! Vous êtes un vulgaire bellâtre !

LUI. Mais pourquoi est-ce qu’on perd tout ce temps ? Je ne vous plais pas ! Vous ne me plaisez pas ! Sauvons-nous !

ELLE. Arrêtez-vous ! Vous ne me plaisez pas mais vous me correspondez ! Je ne peux pas laisser passer.

LUI. S’il faut tout recommencer, je ne vais pas le supporter. Qu’est-ce qui chez moi vous correspond ?

ELLE. Vous avez beaucoup de qualité. Votre intellect est plus haut que la moyenne.

LUI. Merci. J’en étais conscient.

ELLE. Vous avez de bonnes manières, le respect de vous-même, vous respectez les autres personnes, vous êtes courtois envers les femmes, poli, délicat, tolérant, patient, travailleur, vous êtes un véritable meneur, pétillant de vie, et pas agressif...

LUI. Vous êtes très exigeante. Autant de qualités qu’il vous faut chez un homme avec lequel vous avez l’intention de passer cinq minutes. Et aucun compromis ! Vraisemblablement vous n’êtes pas mariée ?

ELLE. Non ! Oui ! Et alors ? Est-ce que ça vous regarde ?

LUI. Je ne serais pas surpris si vous n’avez jamais été mariée.

ELLE. En effet, je n’ai jamais été mariée.

LUI. Il n’y a simplement personne avec qui vous pourriez vous marier dans ce monde ! Même pour coucher une seule fois, vous exigez déjà la perfection !

ELLE. Je ne veux pas me marier. Avant je le voulais, mais plus maintenant.

LUI. Vous permettez de m’en aller ? J’ai une réunion. Je n’aime pas être en retard. Ajoutez encore à ma liste de qualité que je suis ponctuel et laissez-moi partir. Hein ?

ELLE. Peut être que vous y réfléchirez ? Je vous en prie ! Je vous en supplie ! Vous ne me craignez plus ? J’étais stressée ! Vous croyez que c’est facile d’aller vers un inconnu et lui demander de coucher avec toi ? Ce n’est vraiment pas si facile ! J’ai souffert avec vous ! (elle pleure) Vous avez un mouchoir ?

LUI. Prenez ! (il essuie son visage) Bon alors... Ce n’est pas un si gros problème. Si vous saviez mes problèmes ! Bon, allez, ne pleurez pas !

ELLE. Les larmes sont ma dernière arme !

LUI. Désarmez-vous ! On trouvera une solution !

ELLE. S’il vous plaît, inventez quelque chose le plus vite possible !

LUI. Le plus vite possible ? Vous voudriez que je vous fasse rencontrer quelqu’un ? Mais il faudra vous comportez autrement. Je vous donnerai des conseils. Gratuitement ! Je sais déjà qui vous présenter. Avec lui je vous garantis que ça marchera ! Ok ?

ELLE. Bon Dieu ! Je n’ai besoin que de vous !!!

LUI. Bon Dieu, de nouveau ! Non ! Peut être ça fait longtemps et en secret que vous m’aimez ?

ELLE. Non, mais voyons !

LUI. Dommage !

ELLE. Il y a tellement de femmes qui vous aiment !

LUI. Je n’avais pas remarqué.

ELLE. Simplement si je couchais avec vous je pourrais lui donner mon amour. Je pourrais l’aimer si tendrement... Vous comprenez ?

LUI. Il me semble... Tout va bien dans la tête ?

ELLE. Oui. Pourquoi ?

LUI. Vous êtes cognée fortement. On appelle les secours quand même ?

ELLE. Cela ne peut être que vous, seulement aujourd’hui, avant minuit !

LUI. Surtout, calmez-vous.

ELLE. C’est si compliqué pour vous ?

LUI. Ca dépend...

ELLE. Je suis moche à ce point ?

LUI. Non, vous n’êtes pas si moche...

ELLE. (de manière sincère) Merci.

LUI. Quand vous pleurez, vous êtes absolument charmante ! Même que vous me plaisez. Je me souviendrai de vous.

ELLE. Mais je ne pourrais pas pleurer sans cesse ?! Mais je vais essayer ! Vous savez lorsque j’avais treize ans, j’ai pleuré un mois entier ! Et personne n’a rien pu faire pour moi ! Et moi-même je n’arrivais pas à m’arrêter. J’ai failli en mourir. (fond en larmes).

LUI. Calmez-vous ! C’était il y a si longtemps ! Et pourquoi est-ce que vous vous êtes fixée sur moi ?! Je ne suis pas un superman. Je ne vous apporterai pas de plaisir hors du commun, ni de plaisir tout court. Ca, je peux vous le garantir.

ELLE. J’y pense carrément avec dégoût !

LUI. Mais non ! Ca fait longtemps que l’on ne m’a pas pris à revers comme ça ! Qu’est-ce que vous voulez exactement ?

ELLE. Je veux la même chose que toutes les femmes !

LUI. Inutile de mentionner les autres ! C’est la première fois que je rencontre une femme telle que vous ! Concrètement, qu’est-ce que vous voulez de moi ? Donnez-moi une réponse franche et directe, et...

ELLE. Et quoi ?

LUI. Je suis un homme doux, il m’est difficile de rejeter aussi sèchement une femme charmante. De toute ma vie personne ne m’a jamais demandé cela de manière aussi touchante. Qu’est-ce que vous voulez ?

ELLE. Un enfant.

LUI. Quoi ?

ELLE. J’ai envie d’avoir un enfant de vous.

LUI. De moi ? Avoir quoi ? Bon Dieu ! Pourquoi ?

ELLE. Un fils !

LUI. Merci !

ELLE. Pour avoir un fils, il faut absolument le concevoir aujourd’hui ! Je peux l’estimer. Si ce n’est pas aujourd’hui, je ne pourrai avoir qu’une fille durant les deux prochaines années. Je rêve tant d’un fils ! Les jeunes filles et les femmes, vous le savez, vivent difficilement.

LUI. Ok ! Vous m’avez proposé de devenir donneur ! Imbécile !!! Dans quoi j’ai failli me fourrer !

ELLE. Naturellement, ce sera mon enfant à moi ! Jamais je n’aurai de prétention envers vous !

LUI. Merci ! Vous m’avez réconforté !

ELLE. D’ailleurs vous ne le verrez jamais !

LUI. Ecoutez, pourquoi vous êtes comme ça avec moi ? Pourquoi est-ce que vous me prenez pour un tel salaud ? Que je n’en ai rien à cirer de mon propre fils ?

ELLE. Bien, je suis prête à faire des concessions.

LUI. Vous êtes quand même ouverte ? J’ai de la chance !

ELLE. On en discutera plus tard.

LUI. J’aurai préféré en discuter avant. Qu’est-ce qu’il y a en fait à discuter ?

ELLE. Votre part dans son éducation. Vous pourrez le visiter. Une fois par année.

LUI. Une fois par année ? Ce n’est pas pénible ! Merci ! Ecoutez-moi ! Vous avez vous-même décidé qu’il faut absolument coucher avec moi. Vous avez vous-même décidé de concevoir un enfant de moi. Vous avez vous-même décidé que cela devait être un fils. Et maintenant vous avez décidé combien de fois dans la vie je le verrai. A côté de vous je ne me sens pas du tout homme !

ELLE. Très bien. Je vous permets de prendre part à son éducation.

LUI. Vous le permettez ? Merci.

ELLE. Je pense, que votre influence sera une bonne chose pour lui. C’est encore mieux, si l’enfant saura qu’il a un père. L’enfant n’aura pas de complexe.

LUI. C’est moi qui aurai des complexes ! Excusez-moi, votre sincérité modifie les choses. Je pourrais encore... Mais avoir un enfant de vous, je suis catégoriquement contre ! Merci de m’avoir averti ! C’est inconcevable ! Le sujet est clos définitivement ! Ne perdez pas de temps ! Vous avez encore jusqu’à minuit... (regarde sa montre). Voilà ! Je suis pressé par le temps ! Je suis déjà en retard !

ELLE. Je vous suivrais ! Je ne vous lâcherai pas ! Vous n’avez pas le droit !

Il se tourne brusquement en sa direction, il sort un pistolet de son veston et le pointe vers elle. Elle crie.

LUI. Je ne plaisante pas. Je ne cherche pas à vous faire peur. Je vais tirer ! Ne vous approchez pas de moi !

ELLE (immobile) Mais c’est bête ! Vous vous comportez bêtement ! Un fils c’est une telle merveille ! N’importe quel homme normal voudrait un fils !

LUI. Je suis marié ! Si je veux un fils... deux, trois, dix... C’est ma femme qui les mettra au monde !

ELLE. J’ai vu votre femme ! Elle ne mettra jamais dix au monde ! Si Dieu veut, un peut être ! Et si c’est une fille ?

LUI. Contrairement à vous, je n’ai rien contre les filles ! Merci, merci, mais si vous me permettez, nous discuterons ça avec ma femme, on ne vous demandera pas votre avis ! Pour l’instant, je n’ai pas besoin de fils.

ELLE. Mais il ne faut jamais vivre au jour le jour ! Vous ne savez pas ce que vous réserve encore la vie ! Personne ne peut le savoir ! Et si vous vous séparez de votre femme ?

LUI. Je ne suis pas contre le mariage comme vous. Je me marierai à nouveau !

ELLE. Et si vous ne pouvez plus avoir d’enfants ? Et que votre fille reste avec sa maman ? Et elle vous deviendra étrangère ? Elle n’aura besoin que de votre argent ? Dieu vous en préserve, bien sûr ! Vous souffrirez et vous sentirez seul !

LUI. Ne vous en faites pas ! Je supporterai !

ELLE. J’élèverai mon fils de la sorte qu’il vous aimera toujours.

LUI. Merci.

ELLE. Et qui sait, quand on sera vieux, un jour, vous vous mettrez à genoux devant moi et me baiserez les mains pour me remercier de vous avoir donné un fils. (couvre son visage avec ses mains et fond en larmes)

Il range son pistolet, s’approche d’elle, il lui prend la main pour lui donner un baiser.

LUI. Pardonnez-moi ! Vous êtes surprenante. Vous manquez de cynisme. Ca fait déjà vingt minutes que des hollandais m’attendent au bureau. Une réunion très importante. Déjà que je ne m’étais pas préparé du tout, en plus de ça je suis en retard. Déjà que mes chances n’étaient pas très élevées, elles sont maintenant nulles. Je suis touché. Sincèrement désolé pour vous. Et vous commencez à me plaire. Laissez-moi partir s’il vous plaît. Je suis fatigué.

Pause.

Vous voyez, j’ai aussi un problème. Pas aussi grave que le votre, mais quand même... Laissez-moi m’en aller ! Je suis fatigué. Ca m’est vital de convaincre les hollandais qu’ils m’attribuent une partie du café à réaliser. En ce moment je n’ai pas d’argent pour payer une avance. Ils ne risquent rien du tout, ils connaissent ma réputation. Mes références sont impeccables et solides. Mais cela ne suffira pas pour obtenir leur consentement. Je ne peux pas laisser passer un contrat aussi profitable. Mais de l’argent je n’en ai pas en ce moment. Et si je laisse passer ce contrat, les autres fournisseurs se poseront des questions sur ma capacité à les payer. Ils auront des doutes sur la viabilité de ma société. En résumé, beaucoup dépend de cela. Il faut que je monte dans leur estime suite à cette discussion.

Pause.

Si seulement j’avais vos capacités ! A mon avis, vous pourriez convaincre un mort de n’importe quoi !

ELLE. Un mort, mais pas vous !

LUI. Vous n’avez juste pas suffisamment de temps.

ELLE. Vous êtes en train de vous avouer vaincu ?

LUI. Finalement, un peu, oui... Seulement vous avez commis une bourde, en parlant du gamin.

ELLE. Je commençais à vous plaire ?

LUI. Il ne s’agit pas de ça ! Avec vous c’est plus facile d’accepter que de refuser. Vous êtes un manager né ! Peut être je pourrai vous embaucher pour travailler avec moi ?

ELLE. Et votre femme ne sera pas jalouse ?

LUI. De vous ? Jamais ! Désolé ! Vous savez, je me risque ! Je vais commettre un acte désespéré ! On le fera à votre manière ! Allons à mon bureau !

ELLE. Hurrah !

LUI. Je vous accompagne à la salle de bain...

ELLE. Oui !

LUI. Arrangez-vous le visage !

ELLE. Oui.

LUI. Je serai tout le long à vos côtés...

ELLE. Oui.

LUI. Durant tout ce temps je vous expliquerai ce qu’il faut à propos du café, la différence entre une avance et une vente...

ELLE. Ce n’est pas forcément indispensable !

LUI. Je vous lâche devant les hollandais !

Pause.

ELLE. Vous êtes sérieux ?

LUI. Qu’est-ce qu’ils pourront contre vous ? Ils ne pourront qu’abdiquer ! Ok ?

ELLE. Non !

LUI. Ne vous faites pas de soucis ! Je serai à côté ! Je vous soutiendrai !

ELLE. Non.

LUI. Bon, à la fin, je suis en retard à cause de vous ! C’est très important pour moi ! Juste une fois !

ELLE. Je ne peux pas ! Je n’ai jamais pris part à des négociations de la sorte ! Je ne ferai que du mal !

LUI. Je suis prêt à prendre ce risque parce que pire ça n’est pas possible.

ELLE. Ce n’est pas ma sphère de compétence.

LUI. C’est simple !

ELLE. Je ne sais même pas quoi dire !

LUI. Les hollandais ne comprennent pas un traître mot ! Je peux vous souffler. Si ça ne marche pas la première fois, on pourrait alors organiser une seconde rencontre. Je ne le souhaite pas, mais comment faire autrement ? Vous serez rémunérée pour cela ! Une demi-heure de travail et je vous paye deux cent euro.

ELLE. En plus des cent euro que vous m’avez déjà donnés ?

LUI. Oui, en plus ! Ceux pour préjudice moral ! Si vous arrivez à les convaincre du premier coup, je vous paye quatre cent euro.

ELLE. Vous pensez sérieusement que je suis capable d’y arriver ? Je n’ai jamais fait cela de ma vie !

LUI. J’ai déjà pu observer vos débuts. C’était brillant !

ELLE. Mais le résultat ?...

LUI. Vous avez fait tout ce que vous pouviez !

ELLE. Bon, d’accord. Mais je peux compter...

LUI. Sur quatre cent euro ? Vous pouvez ! J’espère sincèrement que nous deviendrons amis ! Je vous en prie ! D’accord ?

ELLE. Vous me suppliez ?

LUI. Absolument !

ELLE. Alors, allons-y !

LUI. Allons-y !

Fin de la première parie.

 

 

IIème partie

Noir.

La voix d’elle.

La voix de lui.

Deux nouvelles voix masculines. Conversation en anglais. Par l’intonation on comprend qu’ils se disent au revoir. Des voix animées et bienveillantes se mélangent aux rires d’elle.

Lumière.

Au bureau.

Intérieur minimaliste. Un bureau, un fauteuil pivotant. Un canapé d’angle, et devant une table basse. Sur cette table des tasses, des verres, et une bouteille de cognac entamée. De part et d’autre, des boîtes en carton. Dans un coin, un coffre fort.

Lui et elle, ils rient à gorges déployées, ils se touchent, se chatouillent, pincent les joues, se tirent les cheveux, se comportent comme des complices après un grand succès. On ne sait pas qui est le plus joyeux.

Elle s’est épanouie. Elle porte le veston de lui. Il lui va bien, ça lui donne un style. C’est surtout sa joie (à elle) qui la rend autant éblouissante. Elle l’attrape par les mains et crie.

ELLE. Hourra ! Woo hoo ! Victoire !

LUI. Merci, merci ! Bravo ! Vous êtes fantastique ! Je vous ai admiré tout du long ! Vous êtes si déterminée ! Pauvres hollandais ! C’est la première fois qu’ils voient une femme pareille ! Vivante ! Pleine d’esprit ! Si subtile, fine ! Brillante ! Je n’ai jamais rencontré une seule femme qui arrive à votre hauteur ! Et comme vous maîtrisez l’anglais !

ELLE. Et votre anglais est plutôt moyen !

LUI. Vous m’aiderez à l’améliorer. Vingt cinq euro de l’heure !

ELLE. Pour un cancre comme vous, cinquante !

LUI. Je ne vais pas négocier ! J’ai perdu la raison à cause de vous ! Et les hollandais ont perdu la raison ! Ils vous ont invité en Hollande !

ELLE. Ils vous ont aussi invité !

LUI. Tout à fait ! Vous êtes invitée, et moi aussi.

ELLE. Les hollandais c’est une population courtoise. Ils donnent la priorité aux femmes.

LUI. D’autant plus s’il s’agit de la femme la plus charmante sur terre ! Et fine psychologue ! Et splendide actrice ! Et imaginative ! Vous avez bien échafaudé votre plan ! Nous, arrivant devant les hollandais comme un couple fou d’amour l’un pour l’autre ! Il n’y a qu’aux amoureux à qui on pardonne d’être en retard. Et bien sûr ce n’est pas le café qui occupe notre esprit ! Et l’argent non plus ! On a juste besoin d’être les deux ! Les amoureux inspirent la confiance. Des gens capables de profonds sentiments ne peuvent pas être des menteurs. On cherche à protéger les amoureux ! Il y a tellement peu d’amour véritable dans notre monde, que ceux qui en sont témoins cherche instinctivement à le défendre.

ELLE. Vous êtes un poète !

LUI. Quand vous m’avez proposé cette approche, j’admets que je n’étais pas très favorable. Et comment prétendre être amoureux ? Je ne me rappelle déjà plus ce que c’est d’être amoureux ! Mais vous avez inventé un concept génial. Ne jamais se perdre des yeux à aucun moment. Vous m’avez commandé de contrôler les expressions de mon visage et de ne pas avoir l’air indifférent. J’ai compris, qu’il fallait soit sourire, ou alors regarder attentivement et se montrer concerné.

ELLE. Comme vous avez souris ! Vous avez tout bonnement brillé !

LUI. Parce que j’étais nerveux. Je craignais que l’on découvre notre secret.

ELLE. Et quand vous m’avez regardée fixement et d’un air triste, à quoi pensiez vous ?

LUI. Je multipliais dans ma tête des chiffres à trois décimales. Faites-moi des éloges ! Je vous ai observé si assidument que me semble-t-il je ne l’oublierai jamais.

ELLE. Faites une pause. Maintenant nous sommes seuls. Et il n’y a plus de besoin de continuer à me regarder aussi intensivement.

LUI. Vous êtes une merveille ! J’ai envie de vous regarder. Je peux ?

ELLE. Comme vous voudrez !

LUI. Les Hollandais sont des gens si naïfs. Vous avez remarqué comme ils étaient émus, touchés, séduis pas notre amour ? Vous êtes un incroyable metteur en scène !

ELLE. Ce n’est pas difficile d’être incroyable metteur en scène avec un formidable acteur tel que vous.

LUI. Vous remarquez, je suis tellement rentré dans mon rôle que encore maintenant je n’arrive pas à en sortir ? Observez comme je vous regarde !

ELLE. Et maintenant quels chiffres vous multipliez dans votre tête ?

LUI. Oh, c’est un très grand nombre ! C’est un plaisir d’avoir à faire à vous et aussi de bavarder.

ELLE. Je dois vraiment le prendre comme un compliment ?!

LUI. Ce n’est pas le compliment. C’est la vérité.

ELLE. Encore merci.

LUI. Merci à vous ! Vous m’avez brillamment aidé à m’en sortir ! Même sauvé ! Ne vous fâchez pas contre moi ! Je me suis conduit comme un vulgaire con. (la prend dans ces bras et l’embrasse)

D’abord elle se fige et ensuite se libère brusquement.

ELLE. (s’éloigne de lui) Excusez-moi ! Probablement que c’est moi qui vous a donné un prétexte. Mais maintenant c’est un peu inattendu... Excusez-moi...

LUI. (s’approche et serre dans ces bras sans hésité). Je ne peux pas m’en empêcher. Mon Dieu, comme vos cheveux sentent bon ! Et vous me regardiez si tendrement, la victoire dans les yeux devant les hollandais ! Et comme un imbécile, j’espérais voir au moins une larme de sincérité dans votre tendresse. Je me suis rappelé comme vous m’avez supplié... Maintenant je vois ça autrement.

ELLE. Allez, oublions ça ! Vous n’étiez pas d’accord, je me suis faite une raison. Le train est déjà parti.

LUI. Je n’ai pas envie d’oublier ! J’étais con. Vous avez des magnifiques seins, vous aviez raison... (déboutonne sa blouse)

ELLE. Qu’est ce qu’il vous prend ?

LUI. Quelque chose ne va pas ?

ELLE. Non, il n’y a rien qui va !

LUI. J’ai la tête qui tourne à cause de vous.

ELLE. Moi aussi. Je pense que c’est à cause du cognac. On s’est un peu emporté.

LUI. (doucement) Je vous déshabille ?... Ce sera la meilleure souvenir.

ELLE. Vous savez, je n’ai plus le goût.

LUI. Il ne faut pas y accorder trop d’importance ! Ce n’est pas le moment de faire des caprices ! Nous avons encore trois heures en tout pour concevoir un fils. Vous m’avez aidé. A mon tour de vous aider. Donnant donnant. Je me donnerai beaucoup de peine.

ELLE. Merci. Non. Nous avons bu. Cela peut avoir des conséquences sur l’enfant.

LUI. L’alcool n’est pas encore arrivé dans le sang. Et en plus on n’a même pas fini nos verres. Vous ne vous rendez pas compte combien j’ai bu avant de... Et ma fille, vous l’avez vu, est en parfaite santé. D’ailleurs, si je n’avais pas bu, elle ne serait pas venue au monde. Si il ne s’agit que de cela... Vous y pensez encore avec dégoût ?

ELLE. Je suis fatiguée. Une journée si inhabituelle ! Vous m’avez refilé la patate chaude avec ces hollandais ! Et vous n’avez rien fait à part verser du café et garder les yeux écarquillés sur moi !

LUI. Il faudrait mieux que vous changiez d’état d’esprit. Et pourquoi est-ce qu’on se dispute sans cesse ? Mettons-nous enfin d’accord !

ELLE. Vous n’avez pas de respect pour moi ?

LUI. Vous êtes une femme étrange ! J’ai envie de toi ! Je ne te laisserai pas partir ! Mon Dieu, comme tes cheveux sentent bon ! Au fait, comment t’appelles-tu ?

ELLE. Ce n’a pas d’importance. Il ne faut pas. Je vous en prie. Je ne vous aime pas.

LUI. Je n’échangerai l’amour d’aucune personne contre la tendresse de ton désamour ! Tes yeux ont fait perdre la tête aux hollandais. As-tu vraiment tout le temps fait semblant ?

ELLE. Bien sûr !

LUI. Il y a longtemps que je ne fais plus confiance aux femmes. Et pourtant, maintenant je suis déçu. Cela me vexe et m’attriste. Dieu sait pourquoi ! Tu es quand même la plus charmante femme sur terre !

ELLE. Vous vous répétez. Il ne faut pas me toucher!

LUI. Qui est venu importuner l’autre en premier ? Je fini par tout mélanger. A mon avis, l’initiative ne venait pas de moi ?

ELLE. Ne vous faites pas de soucis. Je trouverai quelqu’un d’autre.

LUI. C’est stupide ! Qui tu trouveras ? Il fais presque nuit !

ELLE. Mais il existe d’autres jeunes hommes, beaux et en bonne santé sur la terre !

LUI. Je crois que je deviens jaloux. Tu as réveillé en moi une foule des sentiments oubliés ! Ne ruine pas tout s’il te plaît ! On sera si bien ensemble ! Ok ?

ELLE. Je suis plus âgée que vous.

LUI. Je ne suis pas aussi exigeant que toi. Quelle importance cela a pour une romance d’une nuit ?

ELLE. Laissez-moi partir !

LUI. Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qu’il te prend ? Qu’est-ce que je fais de faux ? J’ai dis quelque chose de mal ? Je t’ai vexé ?

ELLE. Simplement, il est temps de rentrer à la maison. J’ai des choses à faire.

LUI. Tu reçois des patients chez toi le soir ?

ELLE. Ca arrive, figurez-vous ! Dans notre immeuble il y a seize entrées. Et tout le monde viens chez moi ! Même ceux qui ont mal aux dents ! Ca suffit ! Je vous le dit, laissez-moi partir ! Il faut que j’appelle des secours ou quoi ?

LUI. Allez-y.

ELLE. Mais... vous me retenez...

LUI. Je ne vous retiens pas. Je vous serre dans mes bras. Simplement, vous n’êtes pas capable de faire la différence. (la relâche) Vous êtes libre ! Allez-vous en !

Le téléphone sonne. Elle répond au téléphone.

ELLE. Allô ! Vous faites erreur ! C’est un cimetière. Il n’y a personne avec ce nom. (repose le combiné)

LUI. Belle plaisanterie ! Je vous félicite !

ELLE. C’est à vous qu’il fallait passer l’appel. D’autant plus que c’était votre femme.

LUI. Pourquoi est-ce que vous avez décroché ?

ELLE. Reflex. Ne vous faites pas de soucis. Si ça se trouve elle va rappeler.

Le téléphone sonne.

LUI. (prend le combiné) Salut ! Je suis seul. J’étais retenu par les hollandais. Tout va bien. Oui, on s’est mis d’accord. Merci. Oui, j’arrive. Je suis vers la sortie. Toi aussi. (repose le combiné)

ELLE. Comme je suis fatiguée.

LUI. Je vous dépose à la maison ?

ELLE. Merci. J’irai à pied.

LUI. Permettez-moi tout de même de vous déposer ? Vous êtes prête ? Allons-y !

ELLE. Donnez-moi une cigarette !

LUI. Je ne vous en donnerai pas. Vous ne fumez pas.

ELLE. Je commence.

LUI. Je vous déconseille. Vous allez devenir accro.

ELLE. Qu’est-ce que cela peut bien vous faire, accro ou pas ? De toute façon vous ne me verrez plus après !

LUI. Je n’arrive tout simplement pas à me faire à cette idée. Je vous en prie. (donne une cigarette). Je vous en prie. (allume le briquet)

Elle regarde la cigarette et la pose sur la table.

LUI. Peut être alors un café ?

ELLE. Merci. Ne vous en faites pas. Je vous retiens ?

LUI. Un peu.

Pause.

LUI. Est-ce que je peux vous parler ?

ELLE. J’écoute.

LUI. Vous me plaisez vraiment. Ca me désole de me séparer de vous comme ça et de vous perdre. Et n’oubliez pas, on nous a invité ensemble en Hollande ! Qu’est-ce que je dirais aux hollandais ? Ils s’intéressaient particulièrement à vous. Qu’est-ce qu’il me faut inventer ? L’histoire de notre séparation, que vous m’avez trompé, que vous êtes décédée ?

ELLE. Comme vous voudrez.

LUI. Je voudrais que vous travailliez pour moi. Combien vous gagnez en tant que médecin ?

ELLE. Pas beaucoup.

LUI. Pour commencer je vous propose trois fois plus. Ce n’est pas une limite.

ELLE. Pauvre Patrie ! Si tout le monde se met à faire du business, qui pourra soigner ?

LUI. Je n’ai pas d’ambitions à prendre sur moi tous les soucis du pays. J’ai déjà vécu et je n’ai jamais vu un seul homme réussir à le faire. J’ai vraiment envie de travailler avec vous. Vous êtes délicieuse, intelligente et cultivé ! Vous avez du caractère. Vous êtes une bonne partenaire, et vous comprenez tout à demi mot. Vous avez le sens des affaires bien que vous soyez un peu naïve. Vous saisissez tout au vol. Vous avez un avis sur tout. Vous êtes énergique et entreprenante. Vous êtes une meneuse de nature.

ELLE. Tant de qualités ! Je ne me reconnais pas dans ce portrait ! Vous ne craignez pas la concurrence ?

LUI. Non. C’est que nous nous complétons idéalement. Vous êtes une aventurière et moi je suis prudent. Vous sentez l’essentiel et moi, je m’attache aux détails. Vous êtes bien formée, vous avez des idées et moi, j’ai de l’expérience. Vous êtes d’humeur changeante, et je suis quelqu’un de conséquent. Pour conclure vous me plaisez de plus en plus.

ELLE. Bien. Je vais y penser.

LUI. Réfléchissez ! Voici ma carte de visite. J’attends votre réponse. Où est-ce que je vous amène ?

ELLE. Vous m’avez demandé de réfléchir. Asseyez-vous et attendez. Je réfléchis.

Pause. Je prépare un café ?

ELLE. Vous êtes monotone. Ne restez pas silencieux ! Parlez ! Ca m’est égale de quoi vous parlez. Juste pour faire un bruit de fond.

LUI. Je ne peux pas parler et savoir qu’on ne m’écoute pas.

ELLE. J’entretiendrai la conversation. Je suis comme vous, tout à fait capable de dire quelque chose mais de penser autrement.

LUI. Je ne prétends pas ressembler à ça ! Et pourquoi est-ce que vous n’avez jamais été mariée ? Je ne vous ai pas vexé ? Je n’aurais pas demandé si vous étiez quelqu’un de moche.

ELLE. J’avais envie de me marier par amour.

LUI. Vous avez eu un amour désespéré ? Cela arrive aux femmes. Elles se fourrent là-dedans. Et perdent du temps.

ELLE. J’ai eu un amour brisé.

Pause.

ELLE. Je vous le dis. Les femmes adorent parler d’amour !

LUI. Peut être une autre fois ?

ELLE. Laissez-moi parler, je vous en prie.

LUI. Bien sûr, bien sûr...

ELLE. J’avais treize ans. J’ai passée l’été chez ma grand-mère au bord de la mer. C’est là-bas que je l’ai rencontré. Il avait dix-huit ans. Mon Dieu, comme il était beau ! Noiraud, bronzé, chemise bleue, la même couleur que ses yeux ! Je n’ai jamais rencontré ni avant, ni après un homme qui lui ressemble un tant soit peu. Avoir conscience qu’il existe sur terre, m’a pendant longtemps protégée de tout le mal du monde. En lui il n’y avait aucune agressivité. Il était courtois et respectueux tel un professeur, il avait des magnifiques manières. Et un rire tellement sincère et naïf. Et de belles dents blanches. Je suis tombée amoureuse de lui au premier regard. J’étais amoureuse de lui profondément, fortement, passionnément et timidement. Comme seule peut aimer une fille qui a beaucoup lu et qui est tournée vers la fantaisie. Cela a duré une semaine, pas plus. Nous n’avons pas eu le temps d’échanger beaucoup. L’amour nous a attrapé soudainement. Nous avons eu le temps de nous aimer mais pas nous habituer l’un à l’autre.

Pause.

LUI. Merci, merci de m’en avoir parler. Que c’est-il passé ensuite ?

ELLE. Là-bas, mes voisins, des garçons, leurs copines et des couples formaient un groupe. Et je me suis mise à les côtoyer. Mais je n’ai même pas connu de flirt avec eux. L’idée d’être en couple avec l’un d’eux ne m’est jamais venue à l’esprit. On se baignait, fonçait sur les mobylettes, on tapait le carton, jouait au ping-pong... En fait, j’ai passé peu de temps avec eux. Je lisais sans cesse, je réfléchissais beaucoup et me sentais souvent triste... Je chérissais ma solitude. Et pourtant cela ne plaisait pas à ce groupe que quelqu’un d’étranger me côtoie. Ils lui ont montré les dents, et s’en sont un peu pris à lui. Et lui, ce n’est pas qu’il ne craignait pas, mais simplement qu’il ne l’a jamais remarqué. C’est peut être ça qui les a énervés le plus.

 

Pause.

LUI. Et après ? Merci, merci, j’écoute...

ELLE. Un matin, je me suis réveillée à cause d’un malheur qui est arrivé. Je me suis levée et me suis mise à errer autour de la maison comme pour chercher ce malheur. Le soleil brillait aux éclats. Des scarabées bourdonnaient. Les dahlias fleurissaient. Tout cela respirait la tranquillité et l’ordinaire. Je me suis progressivement calmée et je suis partie chercher de l’eau à la fontaine. Et là-bas, j’ai entendu une conversation entre mes voisines. Durant la nuit, un jeune homme s’était fait tabasser. Celui qui est mignon et qui vit avec sa sœur et sa mère dans une maison juste au bord de la mer. Mon malheur m’a lui-même trouvé ! J’ai jeté le pot et me suis dirigée vers la cour en face. Ah, le soleil brûlait tellement comme dans la Judée d’antan ! Au milieu de la cour mon groupe avait placé des bouteilles et tirait dessus avec des fusils. Et il y avait encore un fusil sur la table. Je l’ai pris et l’ai pointé contre l’un d’eux, que l’on surnommait Cèdre, je ne me souviens pas de son prénom. Autour de sa maison poussaient des cèdres, voilà pourquoi ce surnom. J’ai longuement et méticuleusement pointé mon arme. J’avais peur de me louper. Le calme s’est installé ! On entendait dans la remise le lait qui jaillissait dans le pot. Sa mère trayait une vache. J’ai tiré. Ca m’a tapé très fort dans l’épaule. Cèdre s’est effondré comme foudroyé. Et moi, j’ai visé Boris-le-Tourneur. En passant j’étais surprise comme il était blanc ! Du genre, il était tellement bronzé auparavant, comme un africain ! Et tout à coup sa copine, je ne sais plus son nom, a poussé des cris stridents, comme si on la découpait. Elle s’est interposée pour le protéger. Et lui, ne l’a même pas repoussée. Il s’est même accroupi derrière elle. Elle m’a dérangée. Je ne voulais pas tirer sur elle. Subitement, dont on ne sait d’où, la mère de Cèdre. Elle s’est écriée : « Tué ! Mon fils chéri est mort ! » J’ai jeté l’arme et je suis partie. Je ne me rappelais plus comment me rendre à sa maison au bord de la mer. Deux femmes encore toute sanglottantes, préparaient leurs affaires. Oh, avec quelle haine elles ont regardé vers moi ! Je ne me souviens plus comment et quand je me suis revenue à la maison. La police m’attendait déjà.

Pause.

LUI. Merci, merci...

ELLE. Et maintenant, accrochez-vous !

LUI. Quoi, quoi ?...

ELLE. Vous ressemblez à ce garçon que j’ai encore si longtemps aimé et jamais plus revue.

LUI. Merci, merci... Je vous envie. Je n’ai jamais eu de pareil amour. En fait je ne crois pas beaucoup en l’amour.

ELLE. Je vous ai choisi, parce que je voulais que mon fils lui ressemble.

LUI. Merci. Mais ça ne fonctionne pas comme ça. (regarde sa montre). Dix heures.

Coup de téléphone. Il sonne longtemps et personne ne répond.

ELLE. Merci à vous.

LUI. A moi ? Pourquoi ?

ELLE. J’ai compris aujourd’hui qu’on ne peut pas se soumettre au passé toute sa vie. (elle rit). Quand j’ai essayé de vous convaincre l’après-midi, j’avais une peur panique de me planter. Je me serais alors sentie couverte d’infamie. Comme s’il n’existait pas de victoires plus honteuses que de défaites !

LUI. (sourit) Nous avons déjà des souvenirs communs. Et des défaites, et des victoires.

ELLE. J’ai grandie durant cette journée. Je ne me comprends pas moi-même ce matin. Comment j’ai pu espérer mettre au monde un fils chéri d’un homme que je n’aime pas ?

LUI. Je ne vous plais absolument pas ?

ELLE. Non, vous ne me plaisez pas.

LUI. C’est vexant.

ELLE. Que faire ?

LUI. Est-ce que je peux savoir pourquoi ? Auparavant vous me trouviez tant de qualités.

ELLE. Je me suis trompée.

LUI. C’est vexant ! Je me suis comme accoutumé que je représente quelque chose dans vos yeux.

ELLE. Maintenant, quand vous avez besoin de moi, vous souriez tellement tendrement, vous me regardez tellement amicalement... On peut croire, que je vous plais vraiment.

LUI. Et vous me plaisez vraiment. Vous manquez de confiance en vous. Vous n’avez pas de raison douter de votre propre attirance.

ELLE. Cela sonne véritable, ouvert et sincère.

LUI. Je dis ce que je pense.

ELLE. Mais ne tentez plus comme devant les hollandais.

LUI. Les choses ne se répètent pas toujours.

ELLE. Alors pourquoi est-ce que je vous ne paraissais pas attirante dehors ?

LUI. Je ne vous connaissais alors pas.

ELLE. Vous ne saviez pas que je pouvais vous être utile. Et que le charme et la sincérité vous ne les allumez que lorsque vous avez besoin de consommer quelque chose.

LUI. Il est onze heures. Ma femme se fait du souci à la maison. Il faut prendre en compte les sentiments des autres. Où est-ce que je vous dépose ?

ELLE. J’ai bien travaillé pour vous ?

LUI. Oui, très bien, merci.

ELLE. Et où sont mes quatre cents euro ? Vous m’avez promis, si...

LUI. (la coupe) Excusez-moi, j’ai oublié. Je vous en prie (sort l’argent de sa poche, prend une enveloppe, met de l’argent dedans et la lui tend)

ELLE. (ne la prend pas) Vous m’avez mise dans une situation inconfortable. Vous m’avez forcé à évoquer l’argent. Ce n’est pas une preuve de savoir vivre.

LUI. Pardonnez-moi, vous avez raison.

ELLE. Retirez cent euro ! Je vous les rends !

LUI. Soit ce sera mon cadeau personnel pour vous.

ELLE. Je n’accepte rien de la part des étrangers.

LUI. D’accord. (soupire et sort un billet de l’enveloppe)

ELLE. Oh, quelle somme !

LUI. Vous vous préparez à me détrousser ? Je gagne de l’argent parce que je sais travailler.

ELLE. Vous ne travaillez pas, vous marchandez.

LUI. Vous avez tout à fait raison. Mais vous ne travaillez pas non plus. Vous prétendez guérir les gens.

ELLE. J’ai réfléchie. Je ne travaillerai pas pour vous.

LUI. (la prends dans ses bras d’une manière inattendue et pose ses lèvres sur les siennes) Je ne voulais pas vous offenser. Je ne comprends pas ce que ce passe. Pourquoi est-ce que nous dirigeons vers une fin pareille ? Et comment changer ça ? Appelez-moi ! Appelez ! Ne disparaissez pas ! Et prenez l’argent ! Vous l’avez gagné en toute honnêteté. (pose l’enveloppe sur la table)

ELLE. Je ne le prendrai pas ! Reprenez cette enveloppe.

LUI. On peut y aller.

ELLE. Vous avez proposé un café !

LUI. Une autre fois !

ELLE. Il n’y aura pas d’autre fois ! Nous nous disons au revoir et je disparais à jamais !

LUI. Vous habitez à côté ?

ELLE. Plus au moins. Et alors ?

LUI. Prenez un café chez vous.

ELLE. Je n’ai pas de café chez moi.

LUI. (sort une boite du café) Maintenant vous avez du café pour la maison. « Classique », ça vous va ? Je vous l’offre en souvenir.

ELLE. Je vous ai déjà dit que je n’accepte pas des cadeaux du premier venu !

Le téléphone sonne. Il sonne longtemps. Personne ne répond.

LUI. Excusez-moi, il n’y a plus assez de temps pour préparer un café. Je suis pressé. Ma femme m’attend. Elle s’inquiète et ne dors pas. Ca vous est difficile à comprendre. Vous êtes quelqu’un de libre. (montre qu’il attend sur elle)

Longue pause.

ELLE. (doucement) Embrassez-moi en guise d’au revoir.

LUI. (l’embrasse) Ne disparaissez pas ! Vous me manquerez ! Revenez !

ELLE. A la fin d’une journée de travail ? Attendre là-bas que vous me siffliez ? Et deviner si vous avez envie de me voir ou pas ?

LUI. (sérieusement et de manière prudente) Qu’est-ce que vous voulez de moi ? Je n’arrive pas à comprendre. Je n’arrive pas à deviner bien que j’essaye. Vous devriez me le dire vous-même. Prenez votre courage à deux mains et dites le moi. Vous êtes capable d’être courageuse. Est-il plus facile d’être courageuse que sincère ?

ELLE. Si seulement je le comprenais moi-même...

LUI. Comment pourrais-je moi-même vous comprendre si vous-même vous ne vous comprenez pas ?

Pause.

LUI. (sérieusement et tendrement) C’est une obsession, chez vous.

ELLE. (se fige) Une obsession ?! Oui ! Vous avez raison.

LUI. Demain matin, vous regarderez ça autrement. Dans une semaine vous oublierez votre humeur d’aujourd’hui. Et je crains que vous m’oublierez moi aussi.

ELLE. Je suis perturbée. J’ai de nouveau treize ans. Et je suis au nouveau à l’épicentre d’une catastrophe. Et il n’y a pas de secours. J’ai pourtant toujours su, que la solitude, ce n’est pas lorsque il n’y a personne. Mais lorsque l’on a besoin que d’une seule. J’étais tellement prudente. Je me suis tellement protégée. Je ne pouvais pas me permettre que mon cœur se brise à nouveau. Il ne fallait pas que je m’approche de vous. Je vous ai observé pendant un mois. J’ai rêvé, fantasmé, je vous ai admiré, je me suis indignée contre vous, j’étais jalouse de vous, je vous ai détesté, j’ai souffert… J’ai vécu !!! Il n’y a pas eu un seul jour ordinaire ! Chaque jour était rempli par vous ! Pourquoi vous mentir et à soi-même ? Je vous aime à la folie, passionnément et profondément… Je vous aime ! Et que faire de mon amour envers vous ? (se jette à ses genoux) Dites-moi, ce que je dois faire ?

Il se jette aussi à genoux, la prend dans ses bras, et la berce comme un enfant.

LUI. Ma fille sans défense, de treize ans ! Ma chérie adorée ! D’ou viens-tu ? D’ou as-tu surgi dans mon quotidien ? Tu es ma fête inattendue. Tu sens le lilas. Pourquoi ? Parce que je t’aime. J’ai envie que tu sois heureuse. Je t’emmène quelque part et on va t’acheter une robe comme celles des princesses, et des souliers de verre. Tu ne sais pas toi-même comme tu es attirante ! Je t’aime.

ELLE. (elle fond en larmes) Merci...

LUI. Je remercie le destin de t’avoir rencontré. Je ne te mérite pas. Mieux que toi je n’ai jamais eu. J’ai trente ans. Je n’ai pas encore vécu. Je me suis fait moi-même. A partir de rien. D’un garçon de province, qui ne brillait pas par des talents particuliers, mais juste par sa bonne volonté. D’un garçon, dont le père buvait et battait la mère. Et ma mère pleurait et travaillait pour élever trois enfants. Je suis venu à la capitale. J’ai fais mes études, travaillé, gagné de l’argent, que j’ai presque intégralement versé à ma mère pour mes sœurs. Je me suis marié subitement, d’un coup de tête, et maintenant j’en ai impression que c’était sans amour. Oui, je gagne beaucoup d’argent, mais je n’ai pas ni le temps ni l’envie de dépenser. Je n’ai jamais pris de vacances de ma vie. Je ne crois pas ce qui arrive entre nous. Je n’y crois pas.

ELLE. Merci...

LUI. Tu pleures... Quelles délicieuses larmes... si sucrées... Ma petite chérie, nous irons ensemble en Hollande.

ELLE. En Hollande ? (pause) Je ne suis presque jamais partie. Ma mère fut longtemps malade et je ne pouvais jamais la laisser seule. J’ai envie de voir le monde avec toi. Sans toi, à quoi bon ?

LUI. Je te montrerai le monde. Les deux, nous voyagerons beaucoup ensemble. Et après tu mettras au monde une fille. Peut être que tu seras d’accord d’avoir une fille, parce que nous n’avons plus le temps de faire un garçon ?

ELLE. Alors ce sera une fille ! Et les filles parfois ne vivent pas si mal.

LUI. Merci ! Ca ne te sera pas trop douloureux que l’on se sépare, s’il te reste notre fille ? Je serai toujours là pour t’aider, toujours !

ELLE. Oui...

LUI. J’ai peur de t’infliger de la peine. Tu es si douce. Cela ne te sera pas trop pénible ?

ELLE. Non.

LUI. Bien sûr que ce sera pénible pour toi, comme pour moi. Mais cette peine ne durera pas trop longtemps pour toi ?

ELLE. Non.

LUI. Je t’aime.

ELLE. Oui.

LUI. Est-ce que tu m’aimes ?

ELLE. Oui. Il faut que tu y ailles. On t’attend et on se fait des soucis pour toi.

LUI. Ma femme dors. Elle se couche tôt. Elle est fatiguée par notre fille. Notre fille est clairement capricieuse, et ma femme en effet est très nerveuse. C’est difficile de la rendre heureuse. Elle n’aime pas comme je m’y prends. Elle s’énerve pour tout ce que je dis. Elle fait toujours des scènes lorsque je suis retenu au travail. Elle devient hystérique parce qu’elle estime que je lui accorde peu d’attention. Si j’avais eu une femme comme toi, j’aurais été heureux.

ELLE. (songeante) Une femme comme moi...

LUI. Il n’y rien de mesquin ni d’ordinaire en toi.

ELLE. (encore songeante) Une femme comme moi...

LUI. Tout n’est que fête en toi.

ELLE. (toujours songeante) Comme moi...

LUI. Tu as une âme.

ELLE. Merci.

LUI. Non, elle est une parfaite maîtresse de maison, une épouse parfaite, une mère parfaite. Je suis comblé à tout les niveaux. En maison c’est propre. Notre fille joue d’un truc. Évidemment il est difficile pour ma femme de rester à la maison. Elle est fatiguée. J’aurais pu sortir ma famille le weekend pour se détendre. Après une semaine ma fille me manque et je lui manque aussi. Mais c’est justement le weekend que ma femme a besoin de faire des courses, chercher une blouse ou un énième maillot de bain. Et on traverse toute la ville, et on gaspille de l’argent... Et ma femme est énervée, ma fille se lamente. Et moi, je n’arrive de toute façon pas à distinguer une blouse d’une autre, parce que c’est toujours la même femme, quelle que soit la blouse. Je crois qu’il faut vraiment y aller. On ira ensemble en Hollande ?

ELLE. Oui.

LUI. Je ne crois pas. Là-bas, il y a la mer ? Je ne suis jamais aller au Hollande.

ELLE. Il y a la mer.

LUI. Laquelle ?

ELLE. Hollandaise. Tout est hollandais là-bas. Les tulipes hollandaises, le fromage hollandais... Les non-hollandais n’ont pas leurs places là-bas !

LUI. Nous nous comporterons comme des hollandais. Tous les jours nous mangerons du Gouda. Et je t’offrirai des tulipes. Et je te protègerai comme un trésor. Tu es bien avec moi ?

ELLE. Oui.

LUI. Et pourquoi tu es aussi calme ? Et que tu ne me gueules plus ?

Pause.

LUI. Tout ira très bien. Tu me crois ?

ELLE. Je te crois.

LUI. Faut y aller.

ELLE. Oui.

Ils se lèvent. Lui se prépare à quitter le bureau, range ses affaires, il le fait comme toutes personnes bien ordrées.

LUI. Prends cet argent.

ELLE. (elle hoche la tête en signe de refus) Non.

LUI. (il met l’argent dans un tiroir et le ferme). Appelle-moi ! Tu sais quand ? Dans une semaine. Ou même dans dix jours. En ce moment il y a beaucoup de travail.

ELLE. Il faut y aller.

LUI. Tu me plais moins maintenant, je ne sais pourquoi. Tu as la larme facile. Prends soin de toi. Ne te surcharges pas de travail.

ELLE. Je suis en vacances.

LUI. Vacances ?! Je t’envie ! Lis, repose-toi, sors, et ne m’oublie pas. Appelle ! Ok ?

ELLE. Ok !

LUI. Bon... (regarde autour de lui) Je crois que c’est bon. Prends le café !

ELLE. Merci.

LUI. C’est du bon café ! Je ne bois que celui-là.

ELLE. A partir de maintenant je ne boirai plus que celui-là !

LUI. Bon, on se dit au revoir ?

ELLE. On se dit au revoir !

LUI. Avant de partir dit moi que tu m’aimes. Chez toi, ca sonne toujours authentique.

ELLE. (parle d’une manière poétique) Je t’aime... Je t’aime... Je t’aime... Je t’aime... Je t’aime... Je t’aime...

LUI. Qu’est-ce que tu as ? Tu ne vas pas bien ?

ELLE. Je t’aime... Je t’aime... Je t’aime...

LUI. Dis encore quelque chose ! Dis quelque chose d’autre !

ELLE. Je ne sais rien de plus... Seulement je t’aime... Je t’aime...

LUI. Dis encore quelque chose !

ELLE. Quoi ? Quoi ?

LUI. Je ne sais pas.

ELLE. Je n’ai plus rien à dire.

LUI. Bon alors !... (regarde sa montre) Et pis tant pis ! Assieds-toi là. Je te mets de la musique. Je reviens tout de suite. D’ici une demi-heure. Ne bouge pas !

(l’embrasse et s’en va)

Elle coupe la musique. Elle appelle avec son mobile. Elle entend que le téléphone de lui sonne dans le bureau, elle comprend qu’il l’a laissé ici. Le répondeur se met en route. Elle laisse un message.

ELLE. Je vous aime. Je ne vous verrai plus jamais. Je n’aurai jamais de fils ou de fille avec vous. Je n’irai pas avec vous en Hollande, parce que le pays Hollande n’existe pas. Et vous ne m’offrirez pas tous les jours des tulipes parce qu’il n’y a pas de tulipes sur terre. Vous ne m’achèterez jamais de robe et de souliers en verre. Je n’aurai rien, rien, rien de plus ! Je ne sais pas ce que vous dites aux autres femmes. Mais si c’est la même chose qu’à moi, dans tous les cas je vous remercie ! Celui qui aime et souffre n’a pas toujours raison. Celui qui n’aime pas n’est pas toujours en tort. Je vous aime et je crains que jusqu’à la fin de ma vie je n’arriverai pas à me défaire de vous. J’ai peur. Et si on ne meurt pas à la fin ? Et là-bas, sur le rivage lointain, inconnu, je vous aimerai toujours pareil, désespérée. Vous n’êtes pas coupable que chez vous rien ne se soit passé. L’amour ne se fait pas prier ! C’est Dieu qui l’envoie. Dans une semaine vous verrez tout ça autrement. Et moi, dans une semaine, je vous aimerai toujours. C’est pourquoi tant que j’ai encore assez des forces, je m’en vais à jamais.

Elle enlève sa veste, la pose sur une chaise et s’en va.

Il se retourne avec un bouquet de tulipes.

LUI. Tu ne dors pas ? Tu vois comme j’ai fait vite ! J’ai choisi des tulipes. Et aucune tulipe ne me semblait assez belle pour toi. (allume la lumière) Où es-tu ? (plus fort) Où es-tu ? (il regarde dans la pièce, comprend qu’elle n’est plus là, pose des fleurs, et réfléchis) Etrange ! (il voit son veston, le prend et le porte à son visage) Etrange !... Pourquoi ? Pourquoi ?

Le téléphone sonne.

LUI. (décroche instantanément, crie) C’est toi ?!... (fatigué) J’attendais un appel, c’est pour ça que j’ai répondu tout de suite. Non, rien ne m’est arrivé. Qu’est-ce qui à ton avis aurait pu m’arriver ? Non, tu ne sais pas pourquoi je suis en retard ! Pense ce qu’il te plait ! Oui, je suis ici seul. Lena, je suis fatigué. Lena, je ne suis pas d’humeur à me justifier. Oui, je me rappelle que j’ai une famille. Oui, moi aussi, je t’embrasse. J’ai une voix normale. Je rentre à la maison. Il ne m’est rien arrivé !

Fin.